
Et si le véritable monstre n’était pas seulement celui qui tue, mais aussi celui qui applaudit lorsque la justice se tait ?
Il est des titres qui vous attrapent par le col avant même que le film ne commence. Une affaire de nègres, d’Osvalde Lewat, est de ceux-là. Comment raconter les exactions d’une armée, les disparitions et les familles endeuillées, puis donner à son œuvre un titre aussi provocateur ? Une affaire de nègres ? Le titre semble presque sourire là où l’histoire pleure. Mais ce sourire, à y regarder de plus près, a quelque chose de tragique.
Le silence avant les cris
Dès les premières minutes, Osvalde Lewat nous installe dans un silence qui ne ressemble pas à une absence. Il pèse. Il interroge. Il attend. Jusqu’aux premières voix, le spectateur est presque abandonné à ses propres pensées. La voix narratrice, qui se fait entendre plus tard, demeure invisible. Le film refuse ainsi de nous donner immédiatement une main à suivre.
Puis viennent les témoignages. Des paroles qui portent le poids des disparus, des familles qui réclament toujours justice. La caméra s’approche. Les gros plans occupent une place importante, comme si elle cherchait à recueillir ce que les mots seuls ne peuvent contenir.
Les visages deviennent des paysages de douleur. Dans cette proximité, le documentaire ne regarde plus simplement les victimes : il nous oblige à les regarder.
Et c’est peut-être là que réside sa première force. Le silence ne protège plus l’oubli. Il devient une invitation à entendre.
Le Commandement opérationnel : une affaire de conscience
Le Commandement opérationnel constitue le cœur brûlant du documentaire. Osvalde Lewat ne se contente pas de recueillir la parole des victimes. Elle donne également à entendre celle d’un homme ayant participé aux opérations.
Son témoignage, parfois livré avec une légèreté déconcertante, fait surgir une question terrible : que reste-t-il de la conscience lorsqu’on raconte la mort d’autrui comme un simple épisode de service ?
Lorsqu’on l’interroge sur l’éventualité que son propre fils disparaisse dans de telles circonstances, sa réponse ouvre une brèche. On imagine alors la justice qu’il réclamerait, l’indignation qui serait la sienne. La douleur change-t-elle donc de valeur selon le nom inscrit sur le certificat de naissance ?
Le film fait alors résonner une interrogation attribuée à Wole Soyinka : « Ils disent que les Africains ne sont pas prêts pour la démocratie. Alors je me demande : ont-ils déjà été prêts pour la dictature ? »
La question traverse le documentaire comme une lame. Elle retourne le discours contre ceux qui le tiennent. Et soudain, la violence ne se présente plus seulement comme un fait passé : elle devient une question de pouvoir, de responsabilité et de conscience collective.
Une affaire de nègres, vraiment ?
Le titre trouve peut-être sa réponse dans le dernier geste du film. Après le générique, Osvalde Lewat propose un micro-trottoir. Selon les résultats évoqués dans le documentaire, plus de 85 % des personnes interrogées se montrent favorables au retour du Commandement opérationnel.
Voilà une chute qui ne laisse pas le spectateur tranquille.
Comment une population peut-elle souhaiter le retour d’un dispositif dont le film vient de montrer les conséquences tragiques ? Le monstre que l’on croyait avoir identifié n’est peut-être pas si visible. Il se cache parfois derrière le désir de sécurité, derrière la peur du banditisme, derrière cette tentation de croire que la violence peut régler les problèmes lorsqu’elle frappe les autres.
Le titre Une affaire de nègres prend alors, à mes yeux, une dimension profondément satirique. Comme si la réalisatrice nous renvoyait à cette contradiction : une communauté qui réclame justice pour ses victimes, mais qui peut aussi applaudir les mécanismes de leur disparition.
Osvalde Lewat ne nous impose pas une réponse. Elle nous tend un miroir. Et dans ce miroir, ce n’est pas seulement le passé qui nous regarde.
C’est notre propre conscience.
Car une affaire de justice ne devrait jamais devenir une simple affaire de nègres.
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