
Fondée en France en 1996 et implantée en Côte d’Ivoire depuis 2012, Cinekita célèbre trente ans d’expertise dans les métiers de l’audiovisuel. À cette occasion, sa fondatrice et directrice générale, Madéka KOUADIO-TIMMERMAN, revient sur l’évolution du doublage, son expérience avec Netflix, la formation des talents et les défis du développement des langues africaines. Un parcours marqué par une ambition : permettre aux histoires de voyager au-delà de leur langue d’origine, sans perdre leur identité.
Trente ans dans un secteur audiovisuel en mutation, c’est une expérience qui se construit au fil des évolutions technologiques, des exigences des diffuseurs et des transformations des marchés. Depuis sa création en France, puis son implantation en Côte d’Ivoire, Cinekita a progressivement développé ses activités, du doublage à la postproduction, en passant par le sous-titrage et l’accessibilité des œuvres.
Son travail sur la série The Polygamist, diffusée sur Netflix, témoigne notamment de la place que peuvent occuper les professionnels installés en Afrique dans la localisation de contenus destinés à un public international.
Mais au-delà de cette expérience, les 30 ans de Cinekita invitent à réfléchir à l’avenir du doublage sur le continent, à la valorisation des langues africaines et à la transmission des compétences. Dans cet entretien accordé à CineAfriqueMedia, Madéka KOUADIO-TIMMERMAN revient sur les étapes de son parcours et les perspectives qu’elle souhaite ouvrir pour les prochaines années.
Cinekita célèbre ses 30 ans. Avec le recul, quelles sont les grandes étapes qui ont marqué l’évolution de la structure et les choix qui lui ont permis de traverser trois décennies dans un secteur audiovisuel en constante mutation ?
J’ai fondé CINEKITA en France en 1996. Mon parcours artistique m’avait déjà sensibilisée à la voix, à l’interprétation et à l’émotion que l’on transmet au public. Cette sensibilité accompagne toujours notre travail.
L’implantation en Côte d’Ivoire, en 2012, a constitué une étape majeure. Elle nous a permis de développer une équipe à Abidjan et de rapprocher notre savoir-faire des besoins des producteurs et diffuseurs africains.
Nous avons progressivement élargi nos prestations à l’ensemble de la chaîne audiovisuelle : production et coproduction, postproduction image et son, étalonnage, restauration de l’image et du son, doublage, sous-titrage, audiodescription, habillage, mixage 5.1 et Dolby Atmos, jusqu’au contrôle qualité. Nous proposons également l’upscaling, qui consiste à augmenter la résolution d’une image pour l’adapter à des formats de diffusion de plus haute définition.
La structuration de nos méthodes, la certification ISO 9001 et l’obtention du niveau TPN Gold ont accompagné cette évolution.
Ce qui nous a permis de tenir, c’est notre capacité à nous adapter, à construire des relations de confiance et à préserver l’exigence artistique, même lorsque les conditions économiques deviennent difficiles. Trente ans d’entreprise, c’est aussi trente ans de persévérance et de travail collectif.
En trente ans, les techniques, les exigences des diffuseurs et les habitudes des publics ont considérablement évolué. Quelles transformations ont le plus profondément changé le métier du doublage, et comment Cinekita s’y est-elle adaptée ?
Le passage au numérique a profondément transformé notre organisation. Aujourd’hui, les échanges de fichiers, la préparation, l’enregistrement et les validations peuvent être coordonnés à distance entre plusieurs équipes.
Les plateformes ont également renforcé les exigences : précision des adaptations, cohérence des voix d’un épisode à l’autre, conformité technique, maîtrise de leurs outils dédiés, sécurité des contenus et respect des calendriers. Nous avons fait évoluer nos équipements, nos procédures et nos contrôles pour répondre à ces attentes.
L’intelligence artificielle ouvre désormais de nouvelles possibilités, mais son utilisation doit être encadrée. Chez CINEKITA, nous avons établi une charte qui place la supervision humaine, le consentement et le respect des droits des artistes au centre des usages. La technologie doit servir la qualité du travail et les talents qui le réalisent.
Cinekita a notamment participé au doublage de la série The Polygamist, diffusée sur Netflix. Que représente cette expérience dans le parcours de la structure et quelles exigences faut-il maîtriser pour travailler sur des productions destinées aux grandes plateformes internationales ?
Notre travail sur The Polygamist s’inscrit dans le partenariat qui nous unit à Netflix depuis bientôt six ans. Il représente une reconnaissance du savoir-faire de nos équipes et illustre la place que peuvent prendre les professionnels installés en Afrique dans la localisation d’œuvres destinées à un public international.
Sur ce type de projet, chaque étape compte : comprendre l’œuvre, choisir les voix, adapter les dialogues avec justesse, diriger les comédiens et livrer une version techniquement conforme. Il faut préserver les intentions des personnages et les nuances culturelles, tout en proposant un français naturel.
Les exigences concernent également la confidentialité, la protection des fichiers, la traçabilité et la coordination de la production. La qualité repose sur toute cette chaîne de travail, depuis la réception des éléments jusqu’au contrôle final.
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Le grand public entend les voix, mais connaît rarement les métiers qui les rendent possibles. Quels sont les savoir-faire artistiques et techniques indispensables à un doublage professionnel, et comment avez-vous fait évoluer vos méthodes de travail au fil des années ?
Un doublage commence bien avant l’entrée du comédien en studio. La traduction doit restituer le sens ; l’adaptation doit trouver des phrases naturelles, compatibles avec le rythme et, pour la synchronisation labiale, les mouvements des lèvres.
Le casting et la direction artistique sont essentiels. Une voix doit correspondre au personnage, et le comédien doit l’incarner pleinement, retrouver ses intentions de jeu, son énergie, ses silences et ses émotions.
Viennent ensuite la prise de son, le montage, la synchronisation, le mixage et les vérifications linguistiques et techniques. Un défaut à une seule de ces étapes peut fragiliser l’ensemble.
Au fil des années, nous avons organisé davantage de validations intermédiaires et renforcé la coordination entre ces métiers. Pour moi, un doublage réussi permet au spectateur de s’attacher aux personnages et d’entrer pleinement dans l’histoire.
Présente en France et en Côte d’Ivoire, Cinekita se trouve à la croisée de plusieurs espaces audiovisuels. Comment cette double implantation contribue-t-elle à votre développement et quelles opportunités offre-t-elle pour renforcer les échanges entre les industries audiovisuelles africaines et internationales ?
Nos deux implantations apportent des compétences complémentaires. La France nous inscrit dans un environnement de diffuseurs, de studios et de partenaires internationaux avec lesquels nous travaillons depuis longtemps. La Côte d’Ivoire nous donne une proximité avec les talents, les producteurs et les réalités culturelles de la région.
Cette complémentarité nous permet de constituer les équipes les plus adaptées à chaque œuvre et à chaque public. Elle facilite aussi les échanges de méthodes et d’expériences entre nos collaborateurs.
Je souhaite que notre double implantation contribue à rendre les œuvres africaines accessibles aux publics internationaux. Nos histoires méritent de circuler au-delà du continent. Nous devons pouvoir les porter nous-mêmes à l’international, en préservant leur identité et en leur donnant les moyens artistiques, techniques et linguistiques de rencontrer de nouveaux publics.
Alors que le continent possède une immense diversité linguistique, de nombreuses œuvres peinent encore à circuler au-delà de leur public d’origine. Quel rôle Cinekita souhaite-t-elle jouer dans le développement du doublage en langues africaines et dans la construction d’un marché continental plus intégré ?
Nous souhaitons contribuer à développer des versions de qualité en langues africaines, en nous appuyant sur des locuteurs, des adaptateurs et des comédiens qui en maîtrisent les nuances.
Cela demande de constituer des équipes, de former les talents et de préparer des méthodes adaptées à chaque langue. C’est une démarche que nous avons déjà menée auprès de talents ivoiriens francophones, qui répondent aujourd’hui aux exigences de qualité de nos clients.
Netflix nous a accompagnés dans cette dynamique en soutenant, dès 2024, la formation de nos talents voix. Ses équipes se sont déplacées à Abidjan pour visiter et valider nos installations, et des directeurs de doublage venus de France ont participé à la formation. Cet accompagnement s’est poursuivi en 2026 avec le renforcement des compétences de nos techniciens du son.
Cette expérience nourrit notre approche du développement des langues africaines. Une traduction littérale ne suffit pas : il faut comprendre les expressions, les références culturelles et la manière dont les personnages s’adressent les uns aux autres.
Le défi est également économique. Pour développer durablement ces prestations, les diffuseurs et les plateformes doivent investir dans les versions linguistiques et leur donner une véritable place dans leurs offres.
Les programmes pour enfants me tiennent particulièrement à cœur : entendre des histoires dans sa langue peut contribuer à sa transmission, tout en ouvrant sur d’autres cultures.
Après trente ans d’activité, quelles sont les ambitions de Cinekita pour la prochaine décennie ? Et plus largement, quelles conditions l’Afrique doit-elle réunir pour faire émerger une industrie du doublage capable de rivaliser à l’échelle internationale et de mieux faire voyager ses propres histoires ?
Pour la prochaine décennie, je souhaite consolider nos deux implantations, développer nos activités multilingues et transmettre davantage notre expérience aux nouvelles générations à travers l’Académie CINEKITA.
Cette ambition se construit avec le soutien de Netflix à la formation de nos équipes, ainsi qu’avec celui du service audiovisuel de l’ambassade de France en Côte d’Ivoire, qui nous accompagne financièrement sur deux ans pour renforcer les formations et permettre à des jeunes d’apprendre de nouveaux métiers de l’audiovisuel.
L’accessibilité des œuvres constitue également une priorité. Les personnes sourdes ou malentendantes, aveugles ou malvoyantes doivent pouvoir accéder aux films et aux séries. Les solutions existent, notamment le sous-titrage adapté et l’audiodescription, mais leur mise à disposition doit être développée dans nos pays. Je souhaite que nos gouvernements, les diffuseurs et les plateformes s’engagent davantage pour que ces publics soient pleinement pris en compte.
Pour construire une industrie solide, il faut des formations, des équipements fiables, des financements adaptés et des commandes régulières. Il faut aussi des budgets qui permettent de rémunérer correctement les professionnels et de maintenir la qualité.
Je souhaite également que CINEKITA accompagne davantage les créations africaines vers les marchés internationaux, en collaboration avec les producteurs, les diffuseurs et les plateformes. Notre rôle est de leur apporter les moyens artistiques, techniques et linguistiques nécessaires pour rencontrer de nouveaux publics, tout en préservant leur identité.
Après trente ans, je reste attachée à ce qui donne du sens à notre métier : permettre à une histoire de rencontrer son public, au-delà de sa langue d’origine.
Faire voyager les histoires africaines
À travers ses trente années d’activité, Cinekita illustre les transformations d’un secteur où la qualité artistique doit s’accompagner d’une maîtrise technique, d’une organisation rigoureuse et d’une formation continue.
Le parcours de la structure met également en lumière plusieurs enjeux pour l’audiovisuel africain : développer les compétences locales, ouvrir davantage de débouchés aux talents, investir dans les versions en langues africaines et rendre les œuvres accessibles à tous les publics.
Pour Madéka KOUADIO-TIMMERMAN, l’ambition est claire : accompagner les créations africaines vers de nouveaux marchés sans effacer leur singularité. Une vision dans laquelle le doublage ne se limite pas à traduire des dialogues, mais devient un moyen de rapprocher les œuvres de leurs publics et de faire circuler les histoires au-delà des frontières linguistiques.
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